Votre amie s’appelle Clémence. Il y a trois semaines, on lui a annoncé que la maladie était revenue.
Vous avez fait quarante minutes de route pour la voir. Vous avez bu un thé, vous avez parlé d’autre chose, vous avez même ri. Et maintenant vous êtes sur le pas de la porte, votre manteau sur le bras, et quelque chose monte en vous : vous ne pouvez pas partir comme ça. Pas sur un rire, pas sur un « à bientôt ». Il vous faut une phrase. Une phrase qui dise autre chose que je m’en vais et je ne peux rien pour toi.
Elle est déjà là, cette phrase. Vous la sentez se former, ronde, douce, prête : « Tu sais, tout arrive pour une raison. Cette épreuve a sûrement quelque chose à t’apprendre. »
Arrêtez-vous là une seconde. Restez sur le pas de la porte avec moi.
Je connais cette phrase de l’intérieur : je l’ai prononcée comme tout le monde, et sans doute la prononcerai-je encore. J’ai pourtant écrit, au chapitre 19 de mon livre, que cette croyance « peut s’avérer violente pour quelqu’un qui souffre ». Le mot peut paraître fort pour une phrase dite avec autant de tendresse. C’est justement parce qu’elle est tendre qu’il l’est. Une phrase brutale, on peut la refuser, s’en défendre, y répondre. Celle-ci arrive enveloppée de bienveillance, portée par quelqu’un qui aime. Il n’y a rien à lui opposer.
Alors restons sur ce seuil, exactement là où tout se joue. Je voudrais regarder avec vous ce qui monte en vous à cette seconde, ce qui se passerait de l’autre côté de la porte si vous la disiez, et ce que vous pouvez dire à la place. Car c’est la vraie question, et je vous promets qu’elle a des réponses simples : vous repartirez d’ici avec des mots qui aident vraiment.
Sur le pas de la porte : ce qui monte en vous
Avant de chercher la bonne phrase, prenez le temps de sentir ce qui se passe dans votre corps, là, sur le seuil. Il y a de bonnes chances que ce soit ceci : une pression dans la poitrine, quelque chose qui se serre. Vous venez de passer une heure avec quelqu’un que vous aimez et que vous ne pouvez pas réparer. Cette sensation a un nom : l’impuissance. C’est probablement la plus inconfortable de toutes dans une relation d’aide. Et vous la portez depuis que vous avez passé cette porte dans l’autre sens.
La phrase qui monte fait deux choses en une seconde, et elle les fait pour vous : elle vous rend une position (vous savez quelque chose que Clémence ne sait pas encore) et elle referme la scène. Vous pourrez partir. C’est un geste d’apaisement, sincère, chaleureux. Simplement, celui qu’il apaise d’abord, c’est vous.
Il n’y a rien de mal là-dedans, et vous pouvez le vérifier dans un réflexe que nous connaissons tous. Quand on apprend qu’un voisin s’est fait cambrioler, une question se présente avant même qu’on l’ait décidée : la porte était-elle bien fermée ? Nous cherchons, à toute vitesse et sans méchanceté aucune, ce qui distingue sa situation de la nôtre : une raison qui fasse que cela ne pourrait pas nous arriver, à nous.
La psychologie sociale étudie ce réflexe depuis les années 1960. Melvin Lerner et Carolyn Simmons ont montré, dans une expérience devenue classique, que face à une personne qui souffre injustement et qu’on ne peut pas aider, nous nous mettons malgré nous à lui chercher des défauts, des maladresses, quelque chose qui expliquerait ce qui lui arrive (Lerner & Simmons, 1966).
Lerner en tirera ce qu’il appelle la croyance en un monde juste : nous avons besoin de penser que les gens obtiennent à peu près ce qu’ils méritent. Sans cette croyance, le monde devient un endroit où n’importe quoi peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment, y compris à vous, y compris à ceux que vous aimez. Personne ne vit sereinement avec cette idée. Alors nous nous en protégeons, chacun à sa façon.
« Tout arrive pour une raison » est la version douce de cette protection. Elle ne dit pas tu l’as mérité. Elle dit il y a un ordre. Sur le pas de la porte de quelqu’un qui souffre, elle remet de la cohérence là où il n’y en a plus : dans votre monde à vous. C’est le même mécanisme que celui des croyances limitantes : une pensée qui protège réellement, et qui coûte à un autre endroit.
La question n’est donc pas de vous débarrasser de ce besoin, il est légitime. La question est de savoir qui, de vous ou de Clémence, va en porter le poids.
De l’autre côté de la porte : ce que la phrase laisserait
Disons que vous la dites. Vous prenez ses mains, vous la regardez avec toute votre affection : tout arrive pour une raison, tu sais. Clémence sourit. Elle dit merci. Vous partez soulagé : vous avez trouvé quelque chose à offrir.
Voici maintenant ce qui se passe de son côté de la porte.
Un problème devenu examen
Ce soir-là, rien. Elle n’a rien pensé de particulier, elle vous aime, elle sait que vous l’aimez. Mais quelque chose s’est déposé. Avant votre phrase, Clémence avait une maladie. Après votre phrase, elle a une maladie et une leçon à en tirer. Sans que personne ne l’ait décidé, une tâche s’est ajoutée sur les épaules de quelqu’un qui n’avait déjà plus beaucoup d’énergie. Si elle traverse cette récidive avec, pour tout bilan, de la fatigue, de la peur et de la colère, elle aura raté sa maladie.
Cet effet-là s’entend constamment en consultation : les gens arrivent en s’excusant de ne pas avoir progressé. « Je sais que je devrais voir le positif. » « Ça fait huit mois, je devrais avoir avancé. » Le « devrais » est toujours là. Il vient rarement d’eux.
Une colère devenue non légitime
Deuxième dépôt, plus silencieux. Si sa maladie a un sens, si elle est venue lui enseigner quelque chose, alors sa colère devient déplacée. On ne peut pas être en colère contre une leçon.
Or la colère, en Gestalt, n’est pas un poids dont il faudrait se débarrasser. C’est une information sur une limite franchie, et c’est souvent la première énergie disponible après un choc, celle qui permet de se remettre debout. La faire taire au nom du sens, c’est retirer à Clémence sa mobilisation au moment exact où elle en aurait besoin. Nous développons ce point dans notre article sur vivre ses émotions avec la Gestalt.
Une phrase à laquelle on ne peut pas répondre
Troisième dépôt, le plus durable : votre phrase est irréfutable. Si Clémence répond « non, ça n’a aucun sens », elle passe pour amère, fermée, dans le déni. Si elle dit oui, elle s’engage à quelque chose qu’elle ne ressent pas. Il ne lui reste que le sourire qu’elle vous a fait dans l’entrée : le sourire qu’on fait quand on renonce à être compris.
Et c’est ainsi que, quelques semaines plus tard, vous rappellerez deux fois, et elle ne rappellera pas. Sans savoir pourquoi. Sans vous en vouloir : elle n’a rien à vous reprocher, justement. Il y aura simplement, pour elle, un endroit de moins où aller. Voilà où se loge la violence de cette phrase, et voilà pourquoi elle passe inaperçue : elle ne blesse pas au moment où elle est dite. Elle blesse à retardement, dans le lien. Un mécanisme qu’on retrouve dans beaucoup de nos maladresses les plus affectueuses, détaillé dans notre article sur la communication dite bienveillante.
Il existe des phrases plus brutales : « tu as attiré ça », « ton corps t’envoie un message », « il faudrait pardonner ». Mais celles-là, on les voit venir, on peut les rejeter. La vôtre est la plus répandue, la plus douce, et presque toujours dite par quelqu’un qui aime. Personne n’est fautif de l’avoir prononcée : on ne peut pas éviter une maladresse que rien ne signale. C’est précisément pour cela que nous sommes en train de la regarder ensemble.
« Elle comprendra avec le recul » : ce que la recherche en dit
Sur le pas de la porte, une pensée peut vous retenir de renoncer à votre phrase : même si elle lui pèse aujourd’hui, elle l’aidera plus tard. Avec le recul, elle trouvera le sens. C’est une conviction très répandue. Elle mérite d’être confrontée à ce qu’on sait vraiment. Et ce qu’on sait est, en réalité, une bonne nouvelle.
La souffrance ne suit pas de programme
En 1989, Camille Wortman et Roxane Cohen Silver publient un article au titre sans détour : The Myths of Coping with Loss. Elles y passent en revue quatre convictions largement partagées sur le deuil : que la détresse est inévitable, qu’elle est nécessaire, que son absence signale un problème, et qu’il faut « faire son travail de deuil » pour s’en remettre. Leur conclusion : les données empiriques ne soutiennent pas ces hypothèses, et les contredisent parfois (Wortman & Silver, 1989, Journal of Consulting and Clinical Psychology).
Autrement dit : il n’y a pas de bonne manière de traverser une épreuve, pas de calendrier, pas d’étapes obligatoires. Notre article sur les étapes du deuil revient sur ce point, qui déculpabilise beaucoup de monde. Clémence ne traversera ni bien ni mal. Elle traversera à sa manière.
Donner du sens et en tirer quelque chose sont deux processus différents
Une étude longitudinale de Christopher Davis, Susan Nolen-Hoeksema et Judith Larson, publiée en 1998, a suivi plus de deux cents personnes endeuillées sur dix-huit mois. Son apport principal est une distinction que la culture du développement personnel confond systématiquement : comprendre pourquoi une chose est arrivée et avoir tiré quelque chose de ce qu’on a traversé ne sont pas le même processus (Davis, Nolen-Hoeksema & Larson, 1998, Journal of Personality and Social Psychology).
On peut n’avoir trouvé aucune explication et avoir changé profondément. On peut avoir une explication parfaitement construite et n’en avoir rien fait. Et surtout : une partie substantielle des personnes suivies n’a jamais trouvé de sens à ce qui leur était arrivé, non parce qu’elles cherchaient mal, mais parce qu’il n’y en avait pas. Beaucoup d’entre elles allaient bien.
Ce que cela change, sur le seuil
Beaucoup de gens transforment réellement leur vie après un choc, et ce mouvement est bien documenté. Ce qui est dit ici, c’est que ce mouvement n’est pas déposé d’avance dans l’événement, comme une leçon dans une enveloppe. S’il a lieu, c’est parce que quelqu’un le fabrique, après, dans la durée, avec ce qu’il a sous la main.
Ce n’est pas une différence de vocabulaire, c’est une différence majeure : dans un cas Clémence recevrait une leçon, dans l’autre elle sera l’auteure de ce qu’elle en fait. Votre phrase ne peut pas lui offrir la seconde. Votre présence, si.
Ce qui est réellement en attente : la position gestaltiste
Deux figures inachevées sur un seuil
La Gestalt observe une chose simple : notre organisme cherche à terminer ce qui est commencé. Une situation qui n’a pas pu s’achever continue de réclamer de l’énergie : c’est ce qu’on appelle une gestalt inachevée, et c’est le moteur de beaucoup de ce qui se répète dans nos vies.
Regardez le pas de la porte avec cette grille, et vous verrez qu’il s’y tient deux figures inachevées, pas une.
Celle de Clémence d’abord : un événement brutal est très exactement un cycle interrompu. Quelque chose a eu lieu sans qu’elle ait pu réagir, protester, se protéger. Le geste n’a pas pu se faire. Ce qui lui manque n’est donc pas une explication : c’est un mouvement. Et un mouvement ne se produit pas parce qu’on a compris, mais parce qu’il a pu se déployer quelque part, dans le corps, en présence de quelqu’un. C’est pour cela que le cheminement se joue à la frontière-contact, c’est-à-dire dans la relation, pas dans la tête.
Et puis il y a la vôtre : cette impuissance qui vous serre la poitrine depuis une heure est elle aussi une situation qui cherche à se fermer. La phrase qui monte est la fermeture la plus rapide disponible. Voilà ce qu’elle est vraiment, vue d’ici : votre figure à vous, qui se fermerait sur le dos de la sienne.
C’est d’ailleurs ce que je propose dans ce même chapitre 19 : « Tout ce qui vous arrive peut devenir un lieu d’ajustement, si vous êtes accompagné et suffisamment soutenu pour en faire l’expérience autrement. » Chaque mot y compte. Non pas « tout a un sens », mais « peut devenir », et seulement « si vous êtes accompagné ». Le sens ne précède pas l’épreuve : il se fabrique après, et rarement tout seul.
Appliqué à Clémence, c’est déroutant et très libérateur. Tant qu’elle se demandera ce que sa maladie a à lui apprendre, elle risque d’être occupée à être quelqu’un d’autre : la femme sereine qui aura tiré une leçon. Pendant ce temps, la femme qui a peur, qui est fatiguée et qui trouve ça profondément injuste, celle qui existe réellement n’aura aucun endroit où être.
Le mouvement commencera quand cette femme-là pourra exister. Pas avant. Et pas parce qu’elle aura trouvé la bonne interprétation.
Cela n’a rien à voir avec de la résignation, et la confusion entre les deux est fréquente. Lâcher prise ne veut pas dire consentir : cela veut dire cesser de dépenser son énergie contre ce qui est déjà là, pour la remettre à un endroit où elle peut agir. C’est aussi ce qui permet, peu à peu, d’avancer dans l’incertitude sans exiger d’elle qu’elle se referme.
La question du sens en thérapie
La question du sens est au centre de toute thérapie. Mais c’est un art, et il ne se pratique pas comme on le croit. J’écris dans mon livre que le sens n’est pas « Voilà ce que cela signifie, point final », mais plutôt « voilà comment je décide d’habiter cette expérience maintenant ». Autrement dit : le sens n’est pas une réponse qu’on déterre, c’est une construction. Elle prend des semaines, parfois des mois, et elle passe par le corps et par la relation autant que par la tête.
Je raconte, dans ce même chapitre 19, l’histoire de Marie, arrivée en consultation lors d’un burn-out sévère. Les premières séances, Marie cherche à comprendre, et elle comprend : en remontant vers son chef, son éducation, sa difficulté à dire non, elle voit apparaître ses mécanismes de survie. Puis, au fil des mois, autre chose se met à travailler à côté. Un jour, en revenant à ce qu’elle sent dans son corps, une image lui vient : « C’est comme si mon corps avait tiré le frein d’urgence. » Elle ne comprend rien de plus qu’avant. Mais ce qu’elle comprenait déjà vient de changer de place. Séance après séance, son burn-out cesse d’être un verdict et devient un signal. Elle réapprend à poser des limites, ses priorités se clarifient, son rapport à ses besoins devient plus honnête. Ce que j’écris de ce chemin vaut pour chacun : bien accompagné, on peut sortir d’une crise « avec une meilleure compréhension de vous-même, des priorités plus claires et un rapport plus honnête à vos besoins ». Marie a fini par donner un sens à son burn-out. Mais ce sens n’était pas caché dedans : elle l’a construit, et c’est pour cela qu’il tient.
Ce sens-là a une autre saveur que « tout arrive pour une raison ». Il détend au lieu de serrer. Il arrive à son heure au lieu d’être exigé. Et il appartient à celle qui l’a fabriqué. Voilà la bonne nouvelle de cet article : renoncer aux raisons toutes faites, ce n’est pas renoncer au sens. C’est lui laisser la place d’arriver.
C’est très concrètement ce que fait un bon thérapeute. Il accueille ce qui se présente : la peur, la colère, la fatigue, l’engourdissement. Sans trier entre les émotions acceptables et les autres. Il accompagne chaque étape comme elle vient, dans son ordre à elle, sans lui imposer de programme. Et surtout, il ne suggère pas le sens trop tôt : si une signification doit émerger, elle viendra de la personne, à son heure. Proposée avant, elle ne serait qu’une phrase de plus posée sur ses épaules.
La bonne question n’est pas « pourquoi »
C’est la distinction que je pose dès l’introduction de « Je crée ma vie ici et maintenant » : « La question n’est donc pas « Comment créer ma vie ? », mais plutôt : à partir d’où est-ce que je la crée, ici et maintenant ? »
« Pourquoi est-ce arrivé ? » regarde en arrière, vers un endroit que personne ne peut modifier. « À partir d’où est-ce que je continue ? » regarde l’endroit exact où l’on se tient, avec ce qui reste, y compris l’injustice, y compris la colère, y compris le fait qu’il n’y ait peut-être aucune raison. C’est le sens même de l’ici et maintenant en Gestalt, qui n’est pas une invitation à savourer l’instant mais le seul point d’où quelque chose peut repartir. Ce déplacement, du pourquoi vers le à partir d’où, est aussi ce qui distingue un cheminement de fond d’une spiritualité qui sert à ne pas descendre. L’un traverse, l’autre survole.
Vous êtes toujours sur le pas de la porte. Vous savez maintenant ce qui monte en vous, ce que la phrase déposerait chez elle, et ce qui est réellement en attente des deux côtés. Reste à savoir quoi dire.
Retour sur le seuil : ce que vous pouvez dire
La vraie difficulté, quand on renonce à « tout arrive pour une raison », c’est le vide qui reste. Personne ne nous a appris à tenir ce vide-là. Voici de quoi le tenir.
Les quatre phrases qui ferment
Elles ont un point commun : elles proposent une lecture de l’événement à quelqu’un qui ne l’a pas demandée. Nous les avons toutes dites, moi y compris.
- « Tout arrive pour une raison. »
- « Tu verras, avec le recul, tu comprendras. »
- « Il y a des gens dans des situations bien pires. »
- « Au moins, tu as encore… »
Le « au moins » est le plus fréquent et le plus discret. Il fait toujours la même chose : il demande à l’autre d’être reconnaissant au milieu de ce qu’il traverse.
Les quatre phrases qui ouvrent
Elles ont aussi un point commun : elles ne réparent rien, et c’est exactement pour cela qu’elles fonctionnent.
- « Je ne sais pas forcément trouver les bons mots à te dire, mais je suis là. » souvent la mieux reçue.
- « Tu n’as pas à te forcer à aller bien avec moi. » elle retire le devoir que l’autre phrase impose. C’est ce qui permet à quelqu’un de dire enfin que c’est injuste, et d’être entendu.
- « Qu’est-ce qui est le plus dur, en ce moment ? » elle demande ce qui se passe maintenant, pas ce qui s’est passé. La différence est énorme pour la personne en face.
- « Je passe mardi. » précise, maintient le lien.
Remarquez ce qui devrait vous soulager : aucune de ces phrases ne demande d’être sage, inspiré ou fort. Elles demandent seulement d’être là. C’est à la portée de tout le monde y compris les soirs où l’on n’a rien.
Le geste qui vaut mieux que toutes les phrases
Rester. Sans conclusion, sans bilan, sans avoir forcément résolu. Supporter, dans votre propre corps, l’inconfort de ne rien pouvoir arranger, autrement dit, laisser votre figure à vous ouverte un moment de plus, pour ne pas la fermer sur le dos de la sienne.
C’est très exactement la posture humaniste telle que nous l’enseignons, et le cœur du rôle du thérapeute : être présent à ce qui est, sans se précipiter pour le refermer. C’est un apprentissage, pas un trait de caractère, personne ne part disqualifié.
Alors, sur le pas de la porte, vous ne dites rien de grand. Vous serrez les mains de Clémence et vous dites : « Je suis là. Je passe mardi. » Elle sourit, un autre sourire que celui de tout à l’heure. Vous partez avec votre impuissance intacte, et c’est inconfortable, et c’est le cadeau.
Quelques jours ou semaines plus tard, c’est elle qui appelle.
L’autre côté de la porte : quand c’est vous
Certains soirs, vous n’êtes pas celui qui part. Vous êtes celle ou celui qui reste dans l’entrée, avec une phrase toute douce posée sur les épaules.
Si on vous l’a dite récemment, vous n’êtes obligé ni de la contredire ni de l’accepter. Une réponse simple suffit souvent : « Je sais que tu veux m’aider. En ce moment, ce qui m’aide, c’est juste que tu sois là. » Elle préserve la relation, et elle déplace la demande vers ce dont vous avez réellement besoin.
Et parfois, c’est vous qui vous la dites, à vous-même. Il faut le dire nettement : parfois, elle aide. Dans ce cas, il n’y a aucune raison de vous en priver. Ce qui est violent, c’est de l’imposer à quelqu’un d’autre, pas de la trouver soi-même, si elle vient d’elle-même.
Comment reconnaître un sens trouvé d’un sens forcé
La différence ne se joue pas dans le contenu de la phrase. Elle se joue dans ce que votre corps en fait.
Un sens réellement trouvé détend. Il y a plus d’air dans la poitrine après l’avoir dit qu’avant. Les épaules descendent d’un demi-centimètre. C’est discret, mais c’est net.
Un sens forcé serre. La gorge se ferme un peu, la respiration se fait plus courte, et il y a souvent une fatigue juste après, celle de tenir une position qui n’est pas la vôtre.
Ce test corporel est plus fiable que n’importe quel raisonnement, parce que votre organisme ne fait pas semblant. C’est le même principe que celui que nous explorons dans votre relation à votre corps. Gardez-le en main : il va vous servir dans un instant.
Trois questions…
Vous pouvez simplement les lire. Ou les prendre pour vous, dans l’ordre, tranquillement. Il n’y a rien à réussir ici, juste à regarder.
1. De quoi est-ce que j’attends encore une explication ?
Choisissez une seule chose, la plus précise possible. Peut-être vous est-elle déjà venue en lisant ces lignes, c’est souvent le cas. Alors prenez celle-là. Sinon, prenez la plus ancienne, celle qui revient depuis des années.
2. Qu’est-ce qui fait que cette réponse ne vient pas ?
Prenez votre temps avec celle-ci. Il y a trois possibilités, et aucune n’est de votre faute.
Parfois, quelqu’un sait et ne parle pas. C’est douloureux, et cela laisse un chemin ouvert : demander, écrire, retourner voir.
Parfois, ceux qui savaient ne sont plus là, et la réponse est partie avec eux.
Et parfois, il n’y a simplement rien à savoir. Pas de leçon cachée, pas de plan, pas de faute, la vôtre pas plus qu’une autre. On ose rarement regarder cette possibilité en face, parce qu’elle semble vertigineuse. Elle est pourtant douce, à sa manière : si rien n’était écrit, personne ne vous note. On ne peut pas rater une épreuve qui n’était pas un examen.
Ensuite, quelle que soit votre situation, reposez-vous la question une dernière fois, comme si c’était la première fois. Oubliez un instant ce que vous en avez conclu, ce qu’on vous en a dit. Qu’est-ce qui vient, là, maintenant ? Et pendant que ça vient, écoutez votre respiration : vous savez la lire, désormais.
Plus d’air : quelque chose vient de se poser.
Plus serré : ce n’est pas encore ça, et ce n’est pas grave. Ça viendra.
3. Et à partir d’où est-ce que je continue ?
Cette dernière question ne vous demande pas de fermer quoi que ce soit. Votre attente peut rester ouverte : elle est à vous, elle a ses raisons, et une figure ne se ferme pas sur commande. C’est même le cœur de cet article.
Simplement, une attente n’est pas un endroit où vivre. Alors regardez où vous vous tenez aujourd’hui, avec elle : qu’est-ce qui est là, autour, en même temps ? De la colère, peut-être, elle a le droit. De la fatigue. Et probablement une ou deux choses vivantes, qui n’ont pas besoin de la réponse pour exister.
Il n’y a rien à faire de ce que vous voyez, pas aujourd’hui, pas cette semaine. Voir suffit. Le mouvement, quand il viendra, partira de là.
Et si l’une de ces questions remue plus que prévu, posez-la, elle attendra. Ce n’est ni un échec ni un manque de courage : certaines choses se traversent mieux accompagné. Si besoin, un professionnel peut vous aider.
Reprendre là où vous êtes
Il y a vous, ce matin, ce soir, tel que vous êtes, et c’est le seul endroit d’où quelque chose repart.
C’est le travail que nous menons dans nos cycles de formation et dans nos accompagnements : non pas trouver la bonne interprétation de votre histoire, mais retrouver l’endroit, dans votre corps et dans vos liens, d’où un mouvement redevient possible. Et si c’était le moment de le poser quelque part ?
FAQ : « tout arrive pour une raison »
Le prénom et les circonstances de la situation évoquée en ouverture sont tirés de situations vécues en thérapie.


